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Il serait bienséant, je le sais, de parler d’abord de la macula de Jacques Chirac et des cent jours de Dominique de Villepin. C’est l’exercice auquel nous sommes conviés. Un chef de l’État affaibli qui ne se représentera pas, et deux crocodiles dans le marigot de la droite luttant pour sa succession. On y viendra, bien sûr, comme tout le monde. Mais avant cela, qu’on me permette un détour. Quelques réflexions sur des images qui nous obsèdent et finissent par se confondre. Des détresses qui se mêlent, quoique des milliers de kilomètres les séparent. À Paris, une série d’incendies dans des taudis. À La Nouvelle-Orléans, un ouragan, des inondations. Ici et là des familles à la rue, des visages presque toujours noirs qui tour à tour expriment la douleur, la peur, la colère. La France et les États-Unis d’Amérique, deux des pays les plus riches du monde, nous ont montré ces jours-ci une part de leur vérité cachée. La grande misère et la grande injustice en plein coeur de sociétés que la statistique magnifie. Évidemment, la comparaison s’arrête là.
Les drames parisiens et la catastrophe du delta du Mississipi sont sans commune mesure. Et la société française est (encore) loin d’être aussi inégalitaire que la société américaine. Mais tout de même, voyons un instant les réactions de deux hauts personnages, hommes politiques de premier plan. Elles ont quelque ressemblance. L’un, l’Américain, avec cette lenteur désormais habituelle chez lui sorte d’incrédulité quasi physiologique devant l’événement , a eu d’abord le réflexe d’envoyer la troupe, non pour porter secours mais pour traquer les pillards. Ses premiers mots ont été pour menacer (« Zéro tolérance ») ceux qui tenteraient de récupérer des vivres dans les supermarchés dévastés. L’autre, le Français, après les incendies, a donné ordre aux CRS d’évacuer manu militari ces familles qui vivent dans des squats insalubres. Ces deux hommes, évidemment, vous les avez reconnus. C’est George Bush et Nicolas Sarkozy. Ils se ressemblent au moins sur un point : une certaine culture de la brutalité. D’abord la répression. Sans doute cela va-t-il de pair avec une vision sociale qui exalte la concurrence et repose sur l’idée première que les pauvres ont ce qu’ils méritent. En Louisiane, ceux qui n’ont pas eu les moyens de fuir la calamité naturelle. À Paris, ceux qui sont à la merci des marchands de sommeil. Dans les deux cas, on se garde de mettre en cause les politiques qui produisent ces inégalités. À l’heure de l’action, on va au plus simple, c’est-à-dire au plus vulnérable.
Cette « rencontre » politique n’est pas tout à fait fortuite. On sait notre ministre de l’Intérieur grand admirateur du modèle américain, version Bush. Quand il évoque sa « politique de rupture », et propose de liquider définitivement le « modèle français », c’est de ce côté-là qu’il regarde. Du côté d’une politique qui préfère toujours les aventures militaires en Irak au renforcement des digues qui protègent des cyclones. Nul ne sait ce nous que réserve l’avenir politique. Un avenir rendu encore plus incertain avec l’accident cardio-vasculaire de Jacques Chirac. Mais il n’est pas difficile d’imaginer où Nicolas Sarkozy veut nous amener. Il a l’avantage sur tous ses rivaux de ne s’encombrer d’aucun héritage, ni d’aucune fidélité. Il flatte goulûment une clientèle électorale naguère tentée par le lepénisme mais qui n’osait pas toujours se l’avouer. Sarkozy, c’est la réconciliation, très officielle et publique, de la droite libérale et de l’extrême droite.
Cela nous ramène à notre exercice convenu. Ainsi, ce jeudi, pas la veille ni le lendemain, non, ce jeudi, nous sommes conviés à un premier bilan de l’action de Dominique de Villepin à Matignon. Féru d’épopée napoléonienne, et à ses heures historien non dépourvu de style, le Premier ministre a lui-même décidé de ce rendez-vous des « cent jours ». Nous voilà donc, une fois de plus, piégés par un artifice de communication. Ainsi vont désormais nos démocraties, rythmées par des slogans peaufinés dans des officines de publicité. À vrai dire, celui-là est d’une habileté toute relative. Les Cent-Jours de l’empereur, depuis son retour de l’île d’Elbe au mois de mars jusqu’à la défaite de Waterloo, un certain 18 juin 1815, n’ont guère été qu’un codicille dans l’histoire du Premier Empire. Et ils se sont achevés par la débâcle que l’on sait. Dominique de Villepin n’en est pas là. En cent jours donc, le nouveau Premier ministre nous a seulement proposé une politique banalement libérale, et ordinairement inégalitaire (voir page 8). Mais il le fait dans un registre différent de son ministre de l’Intérieur. Villepin est un pur chiraquien. Comme son maître à penser, il peut exalter le « modèle français » tout en lui portant le coup de grâce. Il peut être tiers-mondiste dans les grandes enceintes internationales et le contraire absolu dans les affaires françaises. La politique est injuste mais le style est élégant. Malheureusement pour lui, le matraquage des pauvres et l’impunité pour les riches (les mots peuvent paraître désuets, mais on n’en connaît pas d’autres pour rendre compte d’une réalité tout simplement sordide) sont l’oeuvre d’un ministre de son gouvernement, et cela fait aussi partie des cent jours de M. de Villepin.
Monsieur, Madame, Jeune Homme, Jeune Femme, Garçon, Fille :
Si vous vous retrouvez en train de lire... pardon. Je dois recommencer : Recevez nos meilleurs vœux. Je vous écris au nom des hommes, des femmes, des enfants et des anciens de l’Armée Zapatiste de Libération Over-Bloguienne.
Maintenant oui. Si vous vous retrouvez en train de lire ces lignes, C'est à cause de deux raisons qui ont à voir l’une avec l’autre ou qui sont mutuellement et réciproquement liées ou en va-et-vient, comme quand on dit l ‘un ne va pas sans l’autre et inversement. C’est comme un pied de table, qui est un pied de table parce qu‚il y a une table qui a des pieds, sinon elle tomberait et serait juste une table à terre (ou dans la boue, parce qu’ici terre et boue sont synonymes, si vous me suivez). Ou aussi comme la rame d’un bateau, qui est une rame parce qu’il y a un bateau qui a besoin de rames (je sais qu’il y a des bateaux sans rames, mais je parle d‚un bateau à rames, alors cessez vos jeux rhétoriques).
Je sais !! J’ai trouve un exemple trrrès parlant ! C’est comme un destinataire qui a un expéditeur, parce que s’il n’y a pas d‚expéditeur, alors le destinataire se sent extrêmement triste, comme le colonel Arturo, a qui personne n’écrivait. Et si l’expéditeur n’a pas de destinataire, la tristesse sera-t-elle moindre? À qui l’écrire ? Bien, je crois que nous commençons à nous comprendre. Alors laissons pieds, tables, rames et bateaux et concentrons nous sur l’expéditeur et le destinataire. Oui ? Bien, là il n’y a pas de problème puisque le mystère est éclairci: vous êtes les destinataires et nous sommes les expéditeurs. Les seules inconnues qui demeurent sont les deux raisons qui vous expliqueront pourquoi vous êtes en train de lire ces lignes. Super, je les ai oubliées. Mais je vais m’en souvenir dans une seconde... Mmm... mmm... Ah oui ! Les voici :
Il se trouve, comme vous le savez presque sûrement (sinon, vous ne seriez pas en train de lire cette lettre), que nous, les zapatistes, avons décidé d’envoyer une délégation au forum d’Over-Blog. Le but du voyage est d’engager un dialogue avec les législateurs afin de parvenir a la reconnaissance constitutionnelle des droits et de la culture de l’espèce humaine. Bien. Il se trouve aussi, ainsi, que nous sommes comme des tables sans pieds, comme des radeaux sans rames, comme des expéditeurs sans destinataires (et vice-versa), comme des chevaliers sans chevaux, comme des ________ sans _________ (remplissez les vides; ceci est une lettre interactive.com). Bref, nous avons besoin de votre soutien de blogueur-internaute pour mener à bien ce voyage qui, cela est bien clair, n’a d’autre but que la paix, dans la justice et la dignité. Et voila les deux raisons: nous vous écrivons parce que nous vous faisons confiance, et parce que nous savons que vous comprendrez ce que nous vous exprimons si confusément (j’espère).
Ne vous en faites pas, vous pouvez aider avec ce que vous avez. Nous acceptons toutes les monnaies du monde et des galaxies (toujours et quand elles viennent de gens honnêtes comme vous) et nous ne spéculerons pas sur le taux de change.
Quoi ? Toute cette histoire pour en venir la ? Peut-être, mais nous ne savions pas, par exemple, si vous alliez lire cette lettre puisque nous n’avons même pas de timbres. Et pensez combien vous seriez triste si vous étiez un destinataire sans expéditeur... Pas vrai ? Bon. Et donc, nous mettons notre confiance en vous.
Vale, Salud, et, comme personne, encore, ne l’a dit, Destinataires du Monde, Unissez vous! (ou était-ce „Expediteurs?)
Des montagnes du Sud-Est Over-Bloguien,
Commandant Insurge Bloguos.
Over-Blog, septembre 2005
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