Mercredi 13 décembre 2006
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Margaret Maruani, sociologue, critique une forme d'emploi subie par les femmes :
«Le temps partiel est une cause de la dégradation du salariat»
QUOTIDIEN : lundi 11 décembre 2006
Un «statut» du temps partiel subi pour les femmes. La semaine dernière, Dominique de Villepin a annoncé quelques pistes de réflexion pour améliorer les conditions d'emploi des femmes à mi-temps, qui forment le gros du bataillon des travailleurs pauvres. Le Premier ministre évoquait notamment un «accès prioritaire» aux emplois à temps plein qui se créeraient dans leurs entreprises. Ou, pour favoriser leur accès à la formation, une «exemption» du coût de la validation des acquis par l'expérience (VAE). Le temps partiel qu'on dit «subi» est en effet essentiellement concentré sur des métiers très féminisés, peu ou pas qualifiés : femmes de ménage, ouvrières du nettoyage, caissières, assistantes maternelles, aides familiales. Enfin, Dominique de Villepin propose une «compensation» financière pour les heures travaillées tôt le matin, en soirée et la nuit. On ne sait pas trop comment le Premier ministre débrouillera le temps partiel «choisi» du temps partiel «subi», mais ces sujets seront discutés avec les partenaires sociaux lors de la Conférence nationale sur l'emploi et les revenus, jeudi. Pas trop tôt, semble dire Margaret Maruani, sociologue et directrice de recherche au CNRS. Auteure de Travail et emploi des femmes (la Découverte), elle explique pourquoi, après avoir été encouragé par les gouvernements, le travail à temps partiel féminin et son corollaire, la précarité a été longtemps ignoré des débats publics.
Le travail à temps partiel féminin est-il répandu en Europe ?
Il est très diversement répandu selon les pays. Peu utilisé dans le sud de l'Europe, il est au contraire très présent en Europe du Nord et en Scandinavie : aux Pays-Bas, 75 % des femmes sont à temps partiel, contre 31 % en France. Mais quel que soit le pays, les femmes représentent au moins 80 % des travailleurs à temps partiel. En moyenne, plus d'un tiers des femmes et seulement 8 % des hommes, essentiellement des étudiants ou des préretraités, y sont soumis. Ce n'est donc pas la peine d'imaginer que le temps partiel pourrait être une forme de travail égalitaire, qu'il pourrait intéresser les hommes, ça ne s'est jamais vu nulle part. Sur une annonce d'emploi, pas besoin d'inscrire : «Recherche une femme», il suffit de proposer un poste à mi-temps.
Quelle est la particularité française ?
Dans les années 60, les femmes ont commencé à travailler massivement, avec des contrats à temps plein contrairement aux pays du Nord, où le temps partiel a été une porte d'entrée sur le marché du travail. En France, il s'est développé dans les années 80 avec la crise. Comme remède supposé à la crise. Non pas parce que les femmes l'auraient choisi, mais parce que les politiques publiques ont voulu favoriser cette forme d'emploi. Pendant vingt ans, les gouvernements de droite comme de gauche ont allégé les cotisations sociales pour les entreprises qui embauchaient à temps partiel. Jusqu'à ce que le gouvernement de Lionel Jospin arrête ces mesures, en 2000. La grande distribution, l'hôtellerie-restauration, les services aux entreprises ont embauché massivement à mi-temps. C'est devenu un mode de gestion de la main-d'oeuvre.
Que sous-tendait cette politique ?
Tout repose sur l'idée, qui ne se disait pas, bien entendu, d'un partage sexué du travail : en remettant les femmes partiellement au foyer, on donnera partiellement du travail à quelqu'un d'autre. Une vision aberrante ; comme si, en mettant une caissière à temps partiel, on trouverait à recaser un sidérurgiste au chômage ! Parallèlement, les employeurs, les pouvoirs publics servaient un discours idéologique sur «le temps partiel comme choix de vie». Le mi-temps comme recette miracle pour concilier vie professionnelle et tâches ménagères. Alors qu'on sait aujourd'hui que les femmes à temps partiel n'ont pas de perspectives de carrière. Une bonne partie des fameux «travailleurs pauvres» est justement constituée de ces femmes. Combien de caissières travaillent pour un salaire équivalent à un RMI ? Et combien d'entre elles découvrent leur horaire chaque jour pour le lendemain ? Le temps partiel est l'un des principaux facteurs de la dégradation du salariat. Un statut extrêmement précaire, parfois plus qu'un CDD. Sans compter que cette forme d'emploi va creuser l'écart des retraites entre hommes et femmes. Alors que les gouvernements ont tenté de réguler les CDD et le travail temporaire, ils ont laissé courir les temps partiels. Parce que ça touchait des femmes.
Quand les méfaits du temps partiel sont-ils apparus dans les discours politiques ?
Très récemment. Il existe une grande tolérance sociale au chômage et au sous-emploi féminin. Les femmes sont victimes d'un surchômage patent, avéré (1), mais on n'en parle que le 8 mars, pour la Journée des femmes. On a commencé à étudier les conséquences du temps partiel quand on a médiatisé le concept de «travailleurs pauvres», il y a quelques années. Que le gouvernement s'empare de cette question est une bonne chose. J'ai été jusqu'à présent très surprise par les débats politiques : il faudrait revenir sur les 35 heures, dit-on, il faudrait pouvoir travailler plus pour gagner plus... et on ne dit rien sur le temps partiel ! C'est intellectuellement très choquant. Mais encore aujourd'hui, il est difficile de parler du temps partiel, qui recouvre des réalités très différentes : aucune comparaison entre la caissière qui travaille 2 heures le matin puis 1 heure en soirée et le mercredi choisi d'une fonctionnaire. Et pour les femmes qui ont demandé d'elles-mêmes un temps partiel à leur employeur parce qu'elles ne pouvaient concilier travail et tâches domestiques, peut-on parler d'un véritable choix ?
(1) Le taux de chômage en France en 2005 était de 10,5 % chez les femmes, contre 8,7 % chez les hommes (source : Eurostat).
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